Phénomène : Pourquoi lit-on des livres plus longs aujourd’hui qu’il y a quinze ans ?

 

Qui ne s’est jamais demandé, avant d’entamer un livre, combien de pages le composent, avant de jeter un œil circonspect à la taille de police de chaque feuille ? N’entend-on pas dire trop souvent que nous lisons moins, voire que nous ne lisons plus ? Un sondage mené par les analystes de l’agence Vervesearch au Royaume-Uni semble faire un sacré pied de nez à ces idées reçues.

 

 

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La règle n°1. Et toutes les suivantes.

C’est le journal britannique The Guardian qui a relayé dans un article les résultats surprenants de cette étude. Contre bon nombre de préjugés, nous pouvons donc affirmer que non seulement nous lisons encore, mais que surtout, nous lisons des livres plus longs. En effet, James Finlayson, l’un des chercheurs ayant mené l’enquête, explique que le nombre moyen de pages des livres aurait augmenté de 25% entre 1999 et aujourd’hui, passant de 320 à 400 pages. Et cette tendance ne s’applique pas uniquement à l’univers anglo-saxon puisque l’analyse est basée sur l’étude d’un échantillon de 2 500 livres recensés parmi les bestseller du New York Times et un classement Google des livres suscitant le plus de discussions chez les internautes. Soit des ouvrages massivement traduits et diffusés à l’échelle l’internationale.

 

 

Mais la question subsiste : comment expliquer une telle évolution ? James Finlayson évoque la différence de perception d’un même livre entre sa version papier et sa version numérique, en invoquant un argument des plus pragmatiques : « Lorsque vous choisissez un livre épais dans une librairie, vous pouvez être plus facilement intimidé [par le nombre de pages], alors que sur Amazon, la taille du livre n’apparaît qu’à titre informatif et ce n’est pas un détail auquel vous prêtez beaucoup d’attention. » Autrement dit, le tour de force du numérique est aussi de rendre immatérielles certaines barrières psychologiques, et de désinhiber les freins de nombreux lecteurs face aux livres.

 

Mais l’argument est aussi d’ordre pratique. Car le livre numérique permet d’emporter de gros livres avec soi en éliminant la problématique de l’encombrement, qui freinait certainement de très nombreux lecteurs il y a encore quinze ans, les encourageant à opter pour des ouvrages moins volumineux.

 

Cependant, ces facteurs ne sauraient être suffisants. L’agent littéraire anglaise Clare Alexander ne manque pas de souligner que la majorité des livres téléchargés sous format numérique appartiennent à des registres très spécifiques, liés pour la plupart au divertissement : la romance, l’érotisme et le policier dominent. En outre, elle rappelle la caractère culturel de ce changement de paradigme, arguant que les gros lecteurs préfèrent « une histoire longue et immersive », loin des « fragments de musique ou des bribes d’informations que nous passons notre temps à télécharger sur Google ». Autrement dit, l’intensification de la lecture répondrait aussi à un besoin de retour à une pratique plus authentique du divertissement, aujourd’hui très fragmenté.

 

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Oui, c’est à ça que vous ressemblez, parfois.

 

Par ailleurs, les institutions littéraires et la critique participent aussi de ce mouvement, primant des ouvrages dont la moyenne du nombre de pages est élevée, environ 300 pour les livres récompensés ces cinq dernières années, et jusqu’à 500 et même 800 pages pour les plus longs.

 

Ainsi, le type de divertissement que nous consommons et les influences qui guident nos choix montrent bien que l’appréciation que nous avons de ce que nous voyons et lisons tient avant tout au contenu. Les séries que nous regardons sont révélatrices de ce phénomène. La qualité du scénario, associée à la profondeur et à la psychologie des personnages nous conduit aux pratiques peu raisonnables que nous connaissons. Incapables de nous arrêter, nous visionnons des épisodes relativement longs (si l’on prend en compte le format standard de 50 minutes) sans pouvoir nous arrêter. Et c’est à peu près pareil pour la lecture : plus l’intrigue est haletante, bien ficelée et les personnages complexes, moins la longueur du livre importe. D’ailleurs, nous voudrions même parfois faire durer encore l’histoire une fois qu’elle est terminée. Le boom des séries de livres est à la fois le miroir de cette addiction et des changements d’habitudes des lecteurs. D’ailleurs, nous n’avons pas conscience, en lisant Harry Potter ou Fifty Shades of Grey que nous parcourons de un à plusieurs milliers de pages. Comme quoi, face à une fiction qui plaît, ce n’est pas le nombre de pages qui fait le poids !

 

 

 

 

A propos de Cecilia Sanchez 290 Articles
Cecilia est chargée de communication et rédactrice chez Booknode

4 Comments

  1. Entièrement d’accord. Article très intéressant. Je crois que la longueur d’un roman ( tomes multiples) n’est pas gage de valeur. C’est aussi un filon éditorial pour faire de l’argent, de mon point de vue, mais il trouve preneur. Il recèle parfois de grands auteurs (comme Weber). Peut-être, ce type d’écrits nuit-il à la curiosité: moins de lecteurs d’oeuvres classiques (notre patrimoine) ; le genre de la poésie et celui de la nouvelle ou du théâtre un peu délaissé. Pourtant, j’en connais qui sont passés de non-lecteurs à dévoreurs de livres grâce aux tomes multiples. C’est plus que mieux que rien ! C’est la grande force de ces histoires fleuves.

  2. Je suis entière d’accord ; je ne suis pas du tout friande de eBooks, je préfère le livre en papier, et je me rends compte, grâce à cet article, que j’ai toujours lu de gros livres, sans y faire attention parce que les histoires étaient prenantes, les personnages attachants et complexes, et souvent, le livre faisait partie d’une série, ce qui me poussait à lire la suite rapidement : preuve à l’appui : L’Héritage de Christopher Paolini lu il y a longtemps, A Song of Ice and Fire de G.R.R. Martin en cours ! Le fait que ces séries soient divisées en tomes fait qu’elles sont d’autant plus attirantes : on peut suivre les aventures de nos héros sans lire énormément de pages à la suite, même si on aimerait lire immédiatement un tome qui ne paraîtra que l’année suivante !
    Mais, certains gros romans ne sont pas des séries, ce qui n’en fait pas pour autant des livres moins intéressants : Anna Karénine de Léon Tolstoï, Jane Eyre de Charlotte Brontë ; ces livres peuvent faire peur par leur nombre de pages, mais ils sont exceptionnels, et méritent d’être lus ! Si les lecteurs n’ont pas peur des pavés issus de série, ils devraient essayer les classiques, qui restent des pépites !

  3. Paragraphe 2, il y a écrit « l’échelle l’internationale ». Je pense que c’est une erreur.

    Prière de penser à effacer ce message.

  4. 300 pages c’est un petit livre! À partir de 800 pages ça commence à être long, et je trouve au contraire que les livres se raccourcissent comparé aux pavés de milliers de pages de Heroic Fantasy ou SF du 20e siècle ou des classiques du 19e!

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