Top 10 : L’art de rompre en y mettant le ton

 

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Ah, dire je t’aime et choisir de ne plus le dire ! Comment faire et quels mots employer pour signifier la chose terrible et aveuglante qu’est le désamour ? Excès de colère, mélancolie soignée, rancune irréversible, complaisance feinte, cruauté volontaire ou promesse de sentiments éternels, voici quelques extraits de lettres de ruptures célèbres, qui disent chacune à leur manière la fin des sentiments. Qu’ils soient écrivains, peintres, musiciens, scientifiques ou poètes, tous se sont prêtés à l’exercice ardu et douloureux de la rupture. Si certaines correspondances vous éblouiront, d’autres risquent bien de vous surprendre.

 

*

 

1. La rupture avortée de Montesquieu à Mademoiselle de Clermont

 

carnets-noirs-721469-250-400Adressée à Mademoiselle de Clermont, la lettre dont voici quelques extraits n’a jamais été envoyée à sa destinataire. Elle a été retrouvée après la mort de Montesquieu. Exercice de style ou sentiments sincères et inavouables ? L’auteur avait déjà dédié son poème en prose Le Temple de Gnide, à Mademoiselle de Clermont. Un texte raillé à l’époque pour son excès de galanterie. Ce qui est sûr, c’est qu’en savant homme de lettres, Montesquieu avait le sens de la formule et de l’aphorisme.

 

[…] Ce sera la dernière lettre dont je t’accablerai. Je ne te demande qu’une grâce qui est de croire que je t’aime encore, peut-être que c’est la seule chose que je puisse à présent espérer de toi.

 

Mets au feu toutes les bagatelles que tu sais. J’ai juré de ne plus écrire de ma vie puisque je n’ai pas réussi pour la seule personne du monde à qui j’aurais souhaité de plaire.

 

L’état d’incertitude où je suis me paraît plus rude que tous les malheurs que je crains. Je vous demande en grâce, Madame, de m’instruire d’une chose qui doit intéresser toute ma vie.

 

[…] Mon cher cœur, si tu ne m’aimes plus , cache-le moi encore pour quelque temps ; je n’ai pas la force qu’il faut pour pouvoir l’apprendre.

 

Ayez pitié d’un homme que vous avez aimé, si vous n’avez pas pitié du plus malheureux de tous les hommes.

 

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2. La rupture réfléchie de Jean-Jacques Rousseau à Marie-Thérèse Le Vasseur

 

rousseauJean-Jacques Rousseau rencontre Marie-Thérèse Le Vasseur en 1745. Femme simple et peu lettrée, elle devient son épouse. C’est avec elle que Rousseau aura les cinq enfants qu’il a abandonnés. Loin des élans romantiques des lettres figurant dans le roman épistolaire Julie ou La Nouvelle Héloïse, celle qu’il écrit à sa femme est critique et intime, paternaliste et consensuelle en même temps qu’elle révèle des sentiments douloureux, teintés de lucidité et de regrets. L’alternance du tutoiement et du vouvoiement est un bon signe du trouble réel ou feint dans lequel se trouve l’auteur.

 

Depuis vingt-six ans, ma chère amie, que notre union dure, je n’ai cherché mon bonheur que dans le vôtre, je ne me suis occupé qu’à tâcher de vous rendre heureuse et vous avez vu par ce que j’ai fait en dernier lieu, sans m’y être engagé jamais, que votre honneur et votre bonheur ne m’étaient pas moins chers l’un que l’autre. Je m’aperçois avec douleur que le succès ne répond pas à mes soins et qu’ils ne vous sont pas aussi doux à recevoir qu’il m’est de vous les rendre. je sais que les sentiments de droiture et d’honneur avec lesquels vous êtes née ne s’altéreront jamais en vous, mais quant à ceux de tendresse et d’attachement  qui jadis étaient réciproques, je sens qu’ils n’existent plus que de mon côté. […]

 

Rien ne plaît, rien n’agrée de la part de quelqu’un qu’on n’aime pas. Voilà pourquoi, de quelque façon que je m’y prenne, tous mes soins, tous mes efforts auprès de vous sont insuffisants. Le cœur, ma chère amie, ne se commande pas, et ce mal est sans remède. […] Je n’avais, chère amie, qu’une seule consolation, mais bien douce, c’était d’épancher mon cœur dans le tien : quand j’avais parlé de mes peines avec toi, elles étaient soulagées ; et quand tu m’avais plaint, je ne me trouvais plus à plaindre. Il est sûr que, ne trouvant plus que des cœurs fermés ou faux, toute ma ressource, toute ma confiance est en toi seule ; le mien ne peut vivre sans s’épancher, et ne peut s’épancher qu’avec toi. […]

 

Je te conjure donc, ma chère femme, de bien rentrer en toi-même, de bien sonder ton cœur, et de bien examiner s’il ne serait pas mieux pour l’un et pour l’autre que tu suivisses ton projet de te mettre en pension dans une communauté pour t’épargner les désagréments de mon humeur, et à moi ceux de ta froideur. Car, dans l’état présent des choses, il est impossible que nous trouvions notre bonheur l’un avec l’autre : je ne puis rien changer en moi, et je crains que tu ne puisses rien changer en toi non plus. […] Je n’endurerai pas une séparation éternelle ;  je n’en veux qu’une qui nous serve à tous deux de leçon. Je ne l’exige point même, je ne l’impose point ; je crains seulement qu’elle ne soit devenue nécessaire. je t’en laisse le juge et je m’en rapporte à ta décision. La seule chose que j’exige, si nous en venons là, c’est que le parti que tu jugeras à propos de prendre se prenne de concert entre nous. […]

 

Je vous laisse le temps de bien peser toutes choses. Réfléchissez pendant mon absence au sujet de cette lettre. Pensez à ce que vous vous devez, et à ce que vous me devez, à ce que nous sommes depuis longtemps l’un à l’autre, et à ce que nous devons être jusqu’à la fin de nos jours, dont la plus grande et la plus belle partie est passée, et dont il ne nous reste que ce qu’il faut pour couronner une vie infortunée, mais innocente, honnête et vertueuse, par une fin qui l’honore et nous assure un bonheur durable. […]

 

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3. La rupture solennelle de Joséphine à Napoléon

 

josephineLa correspondance entre Napoléon Bonaparte et Joséphine de Beauharnais, qu’il épouse en 1796, est à l’image d’un couple historique et politique : solennelle, conventionnelle, bien que passionnée parfois. Ne pouvant avoir d’enfant pour succéder à l’Empereur, le couple se sépare en 1809 mais continuera d’entretenir une correspondance fournie. La lettre qu’adresse Joséphine à Napoléon et qui prend des airs de décret, officialise leur séparation par consentement mutuel, avec le ton convenu et retenu qui convient à la situation et au rang des deux époux.

 

Le 15 décembre 1809,

 

Avec la permission de notre auguste et cher époux, je dois déclarer que ne conservant aucun espoir d’avoir des enfants qui puissent satisfaire les besoins de sa politique et l’intérêt de la France, je me plais à lui donner la plus grande preuve d’attachement et de dévouement qui ait jamais été donnée sur la terre. Je tiens tout de ses bontés ; c’est sa main qui m’a couronnée, et du haut de ce trône je n’ai reçu que des témoignages d’affection et d’amour du peuple français.

 

Je crois reconnaître tous ces sentiments en consentant à la dissolution d’un mariage qui désormais est un obstacle au bien de la France, qui la prive du bonheur d’être un jour gouvernée par les descendants d’un grand homme si évidemment suscité par la Providence pour effacer les maux d’une terrible révolution, et rétablir l’autel, le trône et l’ordre social. Mais la dissolution de mon mariage ne changera rien aux sentiments de mon cœur : l’Empereur aura toujours en moi sa meilleure amie. Je sais combien cet acte, commandé par la politique et par de si grands intérêts, a froissé son cœur ; mais, l’un et l’autre, nous sommes glorieux du sacrifice que nous faisons au bien de la patrie.

 

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4. La rupture laconique de Gustave Flaubert à Louise Colet

 

flaubertRencontrés en 1846, Gustave Flaubert et Louise Colet entretiendront une relation et, partant, une correspondance amoureuse jusqu’en 1848. Elle l’aime, il s’en contente et maintient le contact jusqu’à s’exaspérer, se lasser, et finalement quitter cette femme sans laisser entrevoir aucune possibilité de retour. En témoigne le dernier billet qu’il lui adresse, lapidaire et ramassé.

 

1855

 

Madame,

 

J’ai appris hier que vous vous étiez donné la peine de venir, hier, dans la soirée, trois fois, chez moi. Je n’y étais pas. Et dans la crainte des avanies qu’une telle persistance de votre part pourrait vous attirer de la mienne, le savoir-vivre m’engage à vous prévenir : je n’y serai jamais. J‘ai l’honneur de vous saluer.

 

*

 

5. La rupture mélancolique de Renée Vivien à  Natalie Clifford Barney

 

renée vivienPoète prolifique et mélancolique, Renée Vivien, de son vrai nom Pauline Mary Tarn, connaît une relation des plus mouvementées avec la femme de lettres américaine Natalie Clifford Barney. La lettre de rupture qu’elle adresse à son amante est à son image, nostalgique, affligée et immanquablement poétique.

 

14 août 1902,

 

J’ai reçu ton livre, Natalie -il est beau et triste comme mon souvenir de toi. Et j’ai retrouvé, flottant entre les pages, le parfum blond de ton esprit froid et fin. […]

 

J’ai beaucoup rêvé et réfléchi- et j’ai vaincu l’ardente faiblesse qui un instant m’a entraînée vers toi… vers la souffrance certaine, inévitable pour toutes deux-

 

-Ce que tu m’écris en marge de ton livre me le prouve une fois de plus. Je ne sais ce que tu appelles des « choses horribles » ni ce qui peut te sembler horrible. je sais qu’autrefois des choses de toi m’ont également paru horrible- des choses que tu as dites, faites, vécues. Ceci importe peu à l’heure qu’il est, mais les paroles m’ont fait comprendre une fois de plus combien il est nécessaire que nous suivions chacune notre chemin différent. Tu as l’amour d’Eva, l’amour profond d’Eva, cet amour t’appartient, apprécie-le et comprends-le pendant qu’il en est temps encore, – sans quoi tu le pleureras vainement plus tard. Mais je crois que tu es comme moi – tu n’apprécies les choses douces et les êtres aimés que lorsque tu les as perdus – Cela vous laisse au moins l’infinie volupté du regret – quoique rien au monde, ni sur la terre ni dans le ciel, ne vaille un regret.

 

Tourne-toi vers Eva – réfugie-toi dans son immense tendresse – et ne te souviens de moi que très rarement, comme une flamme éteinte – comme un peu de cendres et de poussière.

 

Quoiqu’en vérité je sois une flamme vivante, et qui brûle et qui se consume loin de toi – et que t’importe aujourd’hui pour qui et pourquoi elle se consume ?

 

Souviens-toi que l’amitié est faite de silence, elle a les pas voilés de ceux qui demeurent dans les temples – mais elle ne lève pas le voile et ne pénètre pas dans le sanctuaire.

 

-Je te donne le lointain baiser de ceux qui s’en vont au tournant des chemins.

 

Tendrement et tristement,

 

Pauline

 

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6. La rupture pragmatique d’Albert Einstein à Miléva

 

einsteinMiléva, qui est l’amour de jeunesse d’Albert Einstein, est aussi la femme qu’il épouse en 1903. Mais alors que le couple s’enlise dans le quotidien, Albert Einstein entame une relation amoureuse avec sa cousine Elsa, qu’il revoit en 1912 à l’occasion d’un voyage à Berlin. Il finit par s’installer dans la capitale allemande deux ans plus tard. Dans cette lettre à son épouse, il la congédie sans ménagement, la réduisant à un rôle ménager pour son propre confort. Comme quoi, être un génie ne vous dispense pas d’être médiocre en amour.

 

Berlin, le 18 juillet 1914,

 

A. Assure-toi :

 

1/ que mes vêtements et mon linge soient correctement rangés et entretenus.

2/ que mes trois repas soient régulièrement servis dans ma chambre.

3/ que ma chambre et mon bureau soient toujours tenus propres, en particulier, que le bureau ne soit accessible qu’à moi seul.

 

B. Tu renonces à toute relation personnelle avec moi à moins que cela ne soit absolument indispensable au maintien des conventions sociales. Plus précisément, tu tires un trait sur :

 

1/ ma présence à tes côtés dans notre foyer.

2/ toute sortie ou voyage ensemble.

 

C. Dans tes interactions avec moi, tu t’engages explicitement à respecter les points suivants :

1/ tu ne dois espérer aucune intimité entre nous ni me reprocher quoi que ce soit.

2/ tu dois cesser immédiatement de me parler si je le demande.

3/ tu dois immédiatement quitter ma chambre ou mon bureau sans protester si je te le demande.

 

D. Tu t’engages à ne pas me dénigrer devant mes enfants, que ce soit en paroles ou en actes.

 

*

 

7. La rupture romantique de Guillaume Apollinaire à Lou

 

guillaume-apollinaire-11Malgré une passion ardente, Guillaume Apollinaire supporte peu la vie volage de son amante et sa muse, Lou. Prisonnier et malheureux de cette relation qui le consume, il ne reviendra pas sur sa décision et finira par se fiancer avec Madeleine Pagès en août 1915, quelques mois après la lettre de rupture qu’il adresse à Lou. Ces fiançailles resteront sans suite. Le recueil Poèmes à Lou restera l’un des témoignages poétiques les plus émouvants de l’amour presque religieux que Guillaume Apollinaire aura porté à son amante, et qu’il rappelle dans sa lettre de rupture, écrite depuis le front.

 

Nîmes, 17 mars 1915,

 

Ma chère amie,

 

N’en parlons plus, tu as bien fait, tout ce que tu fais est bien et il n’y a rien à redire. N’empêche que tu m’as fait être lâche pour la première fois de ma vie. […] On a demandé à notre peloton des volontaires pr partir comme brigadiers faisant fonction de logis. On en demandait 2 et ce sont deux autres qui partent, pas moi, car lâche que j’étais, je n’avais pas de tes nouvelles et en espérais. Voilà, ma chère amie où peut conduire la passion. […] D’autre part, sans te demander autre chose, je te demande, même maintenant que je ne veux plus t’aimer et veux être guéri de toi, comme ultime satisfaction, de quitter le front où tu n’es pas à ta place. […] Je ne te demande nullement de venir me trouver (sacrifice fait), non, ne viens pas ici, c’est absolument inutile puisque tu ne m’aimes pas et que bientôt je ne t’aimerai plus non plus […]. Tu m’as anéanti pendant ces 2 mois […]. Je comprends tous tes sentiments et les respecte mais de ton côté rends-toi compte de ce que j’ai pu souffrir. […] Maintenant, c’est fini, je ne veux plus t’aimer, on souffre, on souffre, puis on apprend à ne plus souffrir. […]

 

Je ne t’en veux nullement, tu as embelli ma vie pendant quelques mois, tu m’as fait des serments qui m’ont exalté. Ils m’ont mis quelque temps au-dessus des autres hommes. J’y ai cru et ai été heureux. Donc je dois t’en être et t’en suis extrêmement reconnaissant. Je serai toujours, si tu veux, ton ami et même sans amour tu peux, étant femme et au nom des souvenirs que ton nom m’évoque, compter sur moi en tout et pour tout, sauf naturellement que si je ne t’aime plus, comme ma volonté le fera en quelques jours, je ferai toutes les choses que tu as le droit d’exiger de moi, je les ferai, dis-je, amicalement et non plus amoureusement. […]

 

Guil.

 

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8. La rupture passionnelle de Man Ray à Lee Miller

 

man rayIl est l’un des pus grands photographes du XXe siècle ; elle est l’une des plus belles mannequins de son époque. Leur relation artistique et sentimentale est passionnée, orageuse, destructrice, et amènera Man Ray à mettre fin à l’idylle. C’est sur ce billet concis et amer sur fond de désaccord professionnel, qu’il lui fait part tout à la fois de l’intensité de ses sentiments, et de l’ampleur de son désarroi.

 

1931,

 

Je t’ai aimée follement et jalousement ; mon amour a réduit toute autre passion en moi et, pour compenser, j’ai essayé de justifier cet amour en te donnant toutes les occasions qui étaient en mon pouvoir d’exploiter ce qui était intéressant en toi. Plus tu progressais, plus mon amour était justifié, et moins je regrettais tous les efforts vains de ma part. […] J’ai essayé de faire de toi un complément de ma propre personne, mais ces escapades t’ont fait chanceler, douter de toi, et voilà ce que tu veux, seule, retrouver ton assurance.  Mais tu ne fais que passer sous le contrôle d’un autre, un contrôle encore plus subtil et tyrannique. […] Tu le sais bien, depuis le début j’ai mis à profit tout ce qui pouvait contribuer à ton talent, à ton bonheur, même quand je courais le danger de te perdre ; je ne me suis jamais permis d’intervenir qu’après coup, afin d’empêcher toute rupture brutale, afin que nous puissions revenir ensemble, car toutes les disputes et les réconciliations sont une étape vers la rupture finale, et je ne voulais pas te perdre.

 

*

 

9. La rupture mordante d’Anaïs Nin à Henry Miller

 

anaisninC’est autour de la littérature qu’Anaïs Nin et Henry Miller se rencontrent et fondent leur amitié, qui finira par se transformer en amour en 1932. A la ressemblance artistique répond pourtant la dissemblance de classe sociale. Appartenant à un milieu aisé, Anaïs Nin aura de plus en plus de mal à supporter les manières, qu’elle juge grossières, de Henry Miller. Lorsque l’éloignement devient insupportable, c’est un véritable règlement de comptes, corrosif, chirurgical et sans ménagement qu’elle lui communique.

 

Henry

 

Le malentendu est venu de ce qu’il m’était impossible de te joindre. De plus, à l’origine de mon trouble, il y a cette profonde intuition que ton désir de vivre dans l’Ouest n’a rien à voir avec l’écriture de ton livre, que c’est seulement par goût personnel que tu restes là-bas, et que ce goût passe bien avant toute considération pour nous deux. Comme tu peux très bien le comprendre, je ne vais pas te prier de revenir ni de vivre à New York si tu n’en as pas envie. […] Tu m’écris : « Ici, on peut vivre presque pour rien, comme je te l’ai dit. […] D’une certaine façon, je redoute l’idée même de rentrer à New York. Ca me semble d’autant plus futile, maintenant que j’y ai mis toute cette distance entre cette ville et moi. Il y a des choses à voir partout dans l’Ouest, l’immense Ouest. »

 

Tous les voyages qu’il te reste encore à faire pour ton livre sont une chose – une chose que je n’ai jamais remise en cause. Mais ton désir de vivre à Hollywood en est un autre. Tu les confonds. Moi non. Tu m’as écrit que, puisque je ne venais pas, tu prenais lentement le chemin du retour. Aujourd’hui tu écris que tu as encore beaucoup de choses à voir dans l’Ouest. Très bien. Tu espères vraiment que je vais croire que c’est pour tes livres que tu vis à Hollywood depuis plus d’un mois. Je ne le crois pas, Henry. Je pense que ton livre n’est maintenant qu’une excuse pour faire tout ce qui te plaît. Tu peux faire ce qui te plaît, mais tes lettres, en ce moment, ressemblent exactement à celles que tu m’envoyais de Grèce et qui nous ont presque séparés pour de bon. Tes lettres sont froides, égoïstes et tournent autour de ton seul bon plaisir. La seule explication que tu donnes à mes scrupules à partir n’est absolument pas humaine : tu parles d’un manque de confiance en moi. Ce n’est pas la vérité. Ma réaction est purement humaine. La tienne l’est un peu moins chaque jour. Ne te méprends pas. Je ne suis pas en train de te demander de revenir. Si tu le faisais, ça n’aurait pas la moindre valeur à mes yeux puisque tu ne le feras qu’à ma demande – et c’est inutile. […]

 

Tu m’as guérie de toute réaction affective pour de bon. Je passerai l’été tranquillement et agréablement à Provincetown. Quand tu auras terminé ton livre sur Hollywood, il sera encore temps pour toi de décider où tu désires vivre. D’ici là, si tes lettres ne deviennent pas plus humaines, je déciderai moi aussi de l’endroit où je désire vivre, et ce sera peut-être la Chine ou l’Afrique du Sud.

 

[…] Je ne t’en veux pas du tout de ne pas aimer New York. Ni de ne pas vouloir revenir. Mais il y a la manière.

 

Anaïs

 

*

 

10. La rupture théâtrale de Françoise Sagan à un amant inconnu

 

AVT_Francoise-Sagan_9674Dans la vie comme en amour, Françoise Sagan est passionnée, folle des excès qu’elle adore tant. La drogue, la dépense, la vitesse, elle passe sans transition de la mélancolie à la théâtralité, ce qui est perceptible dans la lettre qu’elle adresse à un amant dont on ne connaît pas le nom. Endeuillée, elle bâtit pour lui un testament, lui fait ses adieux avec des métaphores choisies et la verve inépuisable des voix différentes qui semblent se bousculer dans sa tête.

 

Puisque nous ne nous aimons plus, puisque tu ne m’aimes plus en tout cas, je dois prendre des dispositions pour les funérailles de notre amour. Après cette longue nuit, chuchotante, et étincelante, et sombre que fut notre amour, arrive enfin le jour de ta liberté.

 

C’est alors que moi, restant seule propriétaire de cet amour sans raison, sans but et sans conséquence, comme tout amour digne de ce nom, moi propriétaire cupide, hélas, qui avais placé cet amour en viager – le croyant éternel puisque te croyant amoureux -, c’est alors que je décide, n’étant saine ni de corps ni d’esprit, et fière de ne pas l’être, je te lègue :

 

Le café où nous nous sommes rencontrés. […] Tu m’as dit : « je vous connais sans vous connaître. Pourquoi riez-vous ? » Et je te répondis que je riais de cette phrase idiote. […]

 

Tu pris ma main ou je pris la tienne. Je ne sais pas la suite. L’amour, c’est tellement ordinaire. Je passe sur la nuit.

 

[…]

 

Passons. Il faut passer ; j’ai tant de choses à te léguer. La première maison, ce n’était rien. nous n’habitions nulle part, nous habitions la nuit. […] Des cigarettes abandonnées brûlaient doucement, comme moi, dans la nuit, sans s’éteindre. Tiens, je te lègue ça : un de ces mégots si longs, si écrasés, si significatifs. Je cherche des traces et je trouve des symboles. Je te hais. Comme toi, à l’époque, par moments, tu me haïssais. […]

 

Et puis l’imaginaire. Tu te rappelles ce dessin que nous avions tracé ensemble, un soir triste, sur un double papier et sans nous consulter ? C’était le même. Oh, je te le jure, nous nous sommes aimés. […] Les hommes stylisent volontiers tandis que les femmes hurlent silencieusement à la lune. […]

 

Tant que j’y suis, je te lègue ces mots embrouillés, confus, mortels, grâce auxquels tu m’expliquais tes absences. Je te lègue les « Rendez-vous d’affaires, démarches indispensables, contretemps fâcheux ». […] Je te lègue aussi les « tu ne t’es pas ennuyée ? », les « je suis désolé » qui suivaient ces contretemps. […] Je te lègue les draps où tu te réfugiais si soucieux, toi si bohème, de ne pas les secouer. Tu dormais. J’attendais que tu dormes pour ouvrir mes paupières. Le jour cru de mon amour m’obligeait à de silencieux incendies, de plaies, des escarres d’insomnie. Non, je ne te lègue pas ces aubes maladroites, rythmées par des cils clos du même effroi. […]

 

Et puis, mon amour, je crois qu’il me reste à te léguer ces mots si lourds d’électricité. […] Tu avais raison, tu étais raisonnable, moi pas. Mais qui a raison, là, dans ce domaine ? Je te laisse la raison, la justification, la morale, la fin de notre histoire, son explication. Pour moi, il n’y en a pas, il n’y a jamais eu d’explication au fait terrifiant que je t’aime. Ni, non plus, pas du tout, mais pas du tout à ce que cela prenne fin. Et nous y sommes…

 

Ah, j’oubliais les coquillages. Tu te souviens de ces coquillages ? Parce que tu m’en voulais ; de quoi ? De cette plaie ouverte qui était notre passion, comme je t’en voulais moi-même. Nous nous étions jetés sur ces coquillages lugubres dont nous avons couvert nos oreilles pour ne plus nous entendre, pour ne plus entendre, en fait, le ressac de la mer, le ressac de l’amour et nos voix trop haut perchées tentant de surmonter le vent. Ces coquillages, donc, sont restés là, sur place, ou rejetés par nos mains puissantes et périssables lorsque nous avons admis ensemble, à force de nous voir devenir aveugles, sourds-muets et tristes, qu’ils étaient ridicules. Je te lègue ces coquillages. Ils sont sur la plage, ils t’attendent. C’est un beau cadeau que je te fais là. J’irais bien moi-même sur cette plage où il plut tant, où nous nous plûmes si peu, où rien n’allait plus.

 

Je ne te lègue plus rien. Tu le sais, il n’y a rien d’autre à léguer, rien de compréhensible, rien d’humain ; surtout rien d’humain, parce que moi, je t’aime encore, mais cela, je ne te le lègue pas. Je te le promets : je ne veux pas te revoir.

 

 

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A propos de Cecilia Sanchez 290 Articles
Cecilia est chargée de communication et rédactrice chez Booknode

3 Comments

  1. Merci pour cet article très intéressant !

    Les lettres de Flaubert et Einstein m’ont révoltée par leur cynisme et leur côté pratique, surtout Einstein qui écrit presque un contrat de travail… Je ne m’attendais pas à ça de sa part.

    Certaines comme celles de Sagan ou Man Ray sont assez poétiques; ou ont un côté très pratique comme pour Rousseau.

    Bonne initiative que de regrouper ces lettres, cela m’a fait une pause très sympathique 🙂

  2. Merci pour ces textes très intéressants ! C’est impressionnant de voir à quel point ces différentes personnes voient la rupture amoureuse…Chacun a son caractère, son métier et parfois les deux se reflètent dans la lettre qu’ils laissent derrière eux !

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