Top 15 : Les débuts de livres les plus mémorables

Commencer un roman, c’est tout un art. On vous l’a toujours dit, le plus dur, c’est de trouver la première phrase qui fera de votre ouvrage un grand livre. Certains auteurs, classiques pour la plupart, nous on laissé quelques exemples d’incipit – comme on dit techniquement – tellement admirables que nous les connaissons par cœur. Peut-être aurez-vous même étudié quelques-uns des extraits ci-dessous en cours de français. Nous nous sommes replongés pour vous dans nos classiques pour vous livrer ce classement non exhaustif des débuts de romans les plus réussis de la littérature. Bonne lecture !

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1- L’Etranger d’Albert Camus

Le plus bouleversant

book hangover« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.

L’asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d’Alger. Je prendrai l’autobus à deux heures et j’arriverai dans l’après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. J’ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n’avait pas l’air content. Je lui ai même dit : « Ce n’est pas de ma faute. » Il n’a pas répondu. J’ai pensé alors que je n’aurais pas dû lui dire cela. En somme, je n’avais pas à m’excuser. C’était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c’est un peu comme si maman n’était pas morte. Après l’enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle. »

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2- Lolita de Vladimir Nabokov

Le plus sulfureux

lolita-720300-250-400« Lolita, lumière de ma vie, feu de mes rein. Mon péché, mon âme. Lo-li-ta : le bout de la langue fait trois petits bonds le long du palais pour venir, à trois, cogner contre les dents. Lo. Li. Ta.

Elle était Lo le matin, Lo tout court, un mètre quarante-huit en chaussettes, debout sur un seul pied. Elle était Lola en pantalon. Elle était Dolly à l’école. Elle était Dolorès sur le pointillé des formulaires. Mais dans mes bras, c’était toujours Lolita.

Avait-elle eu des devancières ? Oui, certes oui. En vérité, il n’y aurait peut-être jamais eu de Lolita si je n’avais aimé, un certain été, une enfant initiale. « Dans un royaume auprès de la mer. » Quand cela ? Environ autant d’années avant la naissance de Lolita que j’en comptais cet été-là. Un style imagé est la marque d’un bon assassin.

Voici, Mesdames et Messieurs les jurés, la première pièce à conviction : cela même que convoitaient les séraphins de Poe, les séraphins ignorants, aux ailes altières et au cœur simpliste. Voyez cet entrelacs d’épines. »

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3- Du côte de chez Swann de Marcel Proust

Le plus dense

--la-recherche-du-temps-perdu,-tome-1---du-cote-de-chez-swann-458650-250-400« Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine la bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler la lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma raison mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n’était plus allumé. Puis elle commençait à me devenir intelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une existence antérieure ; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais libre de m’y appliquer ou non ; aussitôt je recouvrais la vue et j’étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il pouvait être ; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine ; et le petit chemin qu’il suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour. »

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4- Anna Karénine de Léon Tolstoï

Le plus intime

anna-karenine-3268622-250-400« Les familles heureuses se ressemblent toutes ; les familles malheureuses le sont chacune à leur façon.

La maison Oblonski était bouleversée. La princesse, ayant appris que son mari entretenait une liaison avec une institutrice française qui venait d’être congédiée, déclarait ne plus vouloir vivre sous le même toit que lui. Cette situation se prolongeait et se faisait cruellement sentir depuis trois jours aux deux époux, ainsi qu’à tous les membres de la famille, aux domestiques eux-mêmes. Chacun sentait qu’il existait plus de liens entre des personnes réunies par le hasard dans une auberge, qu’entre celle qui habitaient en ce moment la maison Oblonski. La femme ne quittait pas ses appartements ; le mari ne rentrait pas de la journée ; les enfants couraient abandonnés de chambre en chambre ; l’Anglaise s’était querellée avec la femme de charge et venait d’écrire à une amie de lui chercher une autre place ; le cuisinier était sorti la veille sans permission à l’heure du dîner ; la fille de cuisine et le cocher demandaient leur compte. »

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5- L’Amant de Marguerite Duras

Le plus mélancolique

l-amant-7046-250-400« Un jour, j’étais âgée déjà, dans le hall d’un jardin public, un homme est venu vers moi. Il s’est fait connaître et il m’a dit : « Je vous connais depuis toujours. Tout le monde dit que vous étiez belle lorsque vous étiez jeune, je suis venu pour vous dire que pour moi je vous trouve plus belles maintenant que lorsque vous étiez jeune, j’aimais moins votre visage de jeune femme que celui que vous avez maintenant, dévasté.

Je pense souvent à cette image que je suis seule à voir encore et dont je n’ai jamais parlé. Elle est toujours là dans le même silence, émerveillante. C’est entre toutes celle qui me plaît de moi-même, celle où je me reconnais, où je m’enchante.

Très vite dans ma vie il a été trop tard. A dix-huit ans il était déjà trop tard. Entre dix-huit et vingt-cinq ans mon visage est parti dans une direction imprévue. A dix-huit ans j’ai vieilli. Je ne sais pas si c’est tout le monde, je n’ai jamais demandé. Il me semble qu’on m’a parlé de cette poussée du temps qui vous frappe quelquefois alors qu’on traverse les âges les plus jeunes, les plus célébrés de la vie. Ce vieillissement a été brutal. »

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6- Jacques le fataliste et son maître de Denis Diderot

Le plus cocasse

jacques-le-fataliste-et-son-maitre-70331« Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe. D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut.

LE MAÎTRE : C’est un grand mot que cela.

JACQUES : Mon capitaine ajoutait que chaque balle qui partait d’un fusil avait son billet.

LE MAÎTRE : Et il avait raison…

Après une courte pause, Jacques s’écria : Que le diable emporte le cabaretier et son cabaret !

LE MAÎTRE : Pourquoi donner au diable son prochain ? Cela n’est pas chrétien.

JACQUES : C’est que, tandis que je m’enivre de son mauvais vin, j’oublie de mener nos chevaux à l’abreuvoir. Mon père s’en aperçoit ; il se fâche. Je hoche la tête ; il prend un bâton et m’en frotte un peu durement les épaules. Un régiment passait pour aller au camp devant Fontenoy ; de dépit je m’enrôle. Nous arrivons ; la bataille se donne.

LE MAÎTRE : Et tu reçois la balle à ton adresse.

JACQUES : Vous l’avez deviné ; un coup de feu au genou ; et Dieu sait les bonnes et mauvaises aventures amenées par ce coup de feu. Elles se tiennent ni plus ni moins que les chaînons d’une gourmette. Sans ce coup de feu, par exemple, je crois que je n’aurais été amoureux de ma vie, ni boiteux.

LE MAÎTRE : Tu as donc été amoureux ?

JACQUES : Si je l’ai été !

LE MAÎTRE : Et cela par un coup de feu ?

JACQUES : Par un coup de feu.

LE MAÎTRE : Tu ne m’en as jamais dit un mot.

JACQUES : Je le crois bien.

LE MAÎTRE : Et pourquoi cela ?

JACQUES : C’est que cela ne pouvait être dit ni plus tôt ni plus tard.

LE MAÎTRE : Et le moment d’apprendre ces amours est-il venu ?

JACQUES : Qui le sait ?

LE MAÎTRE : A tout hasard, commence toujours…

Jacques commença l’histoire de ses amours. C’était l’après-dîner : il faisait un temps lourd ; son maître s’endormit. La nuit les surprit au milieu des champs ; les voilà fourvoyés. Voilà la maître dans une colère terrible et tombant à grand coups de fouet sur son valet, et le pauvre diable disant à chaque coup : « Celui-là était apparemment encore écrit là-haut… » Vous voyez, lecteur, que je suis en beau chemin, et qu’il ne tiendrait qu’à moi de vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, le récit des amours de Jacques, en le séparant de son maître et en leur faisant courir à chacun tous les hasards qu’il me plairait.

Qu’est-ce qui m’empêcherait de marier le maître et de le faire cocu ? d’embarquer Jacques pour les îles ? d’y conduire son maître ? de les ramener tous les deux en France sur le même vaisseau ? Qu’il est facile de faire des contes ! Mais ils en seront quittes l’un et l’autre pour une mauvaise nuit, et vous pour ce délai. »

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7- Mort à crédit de Louis-Ferdinand Céline

Le plus intense

mort-a-credit-143614-250-400« Nous voici encore seuls. Tout cela est si lent, si lourd, si triste… Bientôt je serai vieux. Et ce sera enfin fini. Il est venu tant de monde dans ma chambre. Ils ont dit des choses. Ils ne m’ont pas dit grand-chose. Ils sont partis. Ils sont devenus vieux, misérables et lents chacun dans leur coin du monde.

Hier à huit heures Madame Bérange, la concierge, est morte. Une grande tempête s’élève de la nuit. Tout en haut, où nous sommes, la maison tremble. C’était une douce et gentille fidèle amie. Demain on l’enterre rue des Saules. Elle était vraiment vieille, tout au bout de la vieillesse. Je lui ai dit dès le premier jour quand elle a toussé : « Ne vous allongez pas, surtout !… Restez assise dans votre lit ! » Je me méfiais. Et puis voilà… Et puis tant pis. »

*

8- Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau

Le plus ambitieux

les-confessions-3728-250-400« Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi.

Moi seul. je sens mon cœur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m’a jeté, c’est ce dont on ne peut juger qu’après m’avoir lu.

Que le trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je fus. J’ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n’ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon ; et s’il m’est arrivé d’employer quelque ornement indifférent, ce n’a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire. J’ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l’être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus : méprisable et vil quand je l’ai été ; bon, généreux, sublime, quand je l’ai été : j’ai dévoilé mon intérieur tel que tu l’as vu toi-même. Etre éternel, rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables ; qu’ils écoutent mes confessions, qu’ils gémissent de mes indignités, qu’ils rougissent de mes misères. Que chacun d’eux découvre à son tour son cœur au pied de ton trône avec la même sincérité, et puis qu’un seul te dise, s’il l’ose : je fus meilleur que cet homme-là. »

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9- Dom Juan de Molière

Le plus loquace

dom-juan-3458223ACTE I, Scène première, Sganarelle, Gusman.

SGANARELLE, tenant une tabatière.

« Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n’est rien d’égal au tabac : c’est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l’on apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne voyez-vous pas bien, dès qu’on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravi d’en donner à droite et à gauche, partout où l’on se trouve ? On n’attend pas même qu’on en demande, et l’on court au-devant du souhait des gens : tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d’honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent. Mais c’est assez de cette matière. Reprenons un peu notre discours. Si bien donc, cher Gusman, que Done Elvire, ta maîtresse, surprise de notre départ, s’est mise en campagne après nous, et son cœur, que mon maître a su toucher trop fortement, n’a pu vivre, dis-tu, sans le venir chercher ici. Veux-tu qu’entre nous je te dise ma pensée ? J’ai peur qu’elle ne soit mal payée de son amour, que son voyage en cette ville produise peu de fuit, et que vous eussiez autant gagné à ne bouger de là. »

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10- Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez

Le plus mystique

cent-ans-de-solitude-549131-250-400« Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution, Aureliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l’emmena faire connaissance avec la glace. Macondo était alors un village d’une vingtaine de maison en glaise et en roseaux, construites au bord d’une rivière dont les eaux diaphanes roulaient sur un lit de pierres polies, blanches, énormes comme des œufs préhistoriques. Le monde était si récent que beaucoup de choses n’avaient pas encore de nom pour les mentionner, il fallait les montrer du doigt. Tous les ans, au mois de mars, une famille de gitans déguenillés plantait sa tente près du village et, dans un grand tintamarre de fifres et de tambourins, faisait part des nouvelles inventions. Ils commencèrent par apporter l’aimant. Un gros gitan à la barbe broussailleuse et aux mains de moineau, qui répondait ai nom de Melquiades, fit en public une truculente démonstration de ce que lui-même appelait la huitième merveilles des savant alchimistes de Macédoine. Il passa de maison en maison, traînant après lui deux lingots de métal, et tout le monde fut saisi de terreur à voir les chaudrons, les poêles, les tenailles et les chaufferettes tomber tout seuls de la place où ils étaient, le bois craquer à cause des clous et des vis qui essayaient désespérément de s’en arracher, et mêmes les objets perdus depuis longtemps apparaissaient là où on les avait le plus cherchés, et se traînaient en débandade turbulente derrière les fers magiques de Melquiades. « Les choses ont une vie bien à elles, clamait le gitan avec un accent guttural ; il faut réveiller leur âme, toute la question est là. »

*

11- La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette

Le plus vertueux

la-princesse-de-cleves-143499« La magnificence et la galanterie n’ont jamais paru en France avec tant d’éclat que dans les dernières années du règne de Henri second. Ce prince était galant, bien fait et amoureux ; quoique sa passion pour Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, eût commencé il y avait plus de vingt ans, elle n’en était pas moins violente, et il n’en donnait pas des témoignages moins éclatants.

Comme il réussissait admirablement dans tous les exercices du corps, il en faisait une de ses plus grandes occupations. C’étaient tous les jours des parties de chasse et de paume, des ballets, descourses de bagues, ou de semblables divertissements ; les couleurs et les chiffres de madame de Valentinois paraissaient partout, et elle paraissait elle-même avec tous les ajustements que pouvait avoir mademoiselle de La Marck, sa petite-fille, qui était alors à marier.

La présence de la reine autorisait la sienne. Cette princesse était belle, quoiqu’elle eût passé la première jeunesse ; elle aimait la grandeur, la magnificence et les plaisirs. Le roi l’avait épousée lorsqu’il était encore duc d’Orléans, et qu’il avait pour aîné le dauphin, qui mourut à Tournon, prince que sa naissance et ses grandes qualités destinaient à remplir dignement la place du roi François premier, son père.

L’humeur ambitieuse de la reine lui faisait trouver une grande douceur à régner ; il semblait qu’elle souffrît sans peine l’attachement du roi pour la duchesse de Valentinois, et elle n’en témoignait aucune jalousie ; mais elle avait une si profonde dissimulation, qu’il était difficile de juger de ses sentiments, et la politique l’obligeait d’approcher cette duchesse de sa personne, afin d’en approcher aussi le roi. Ce prince aimait le commerce des femmes, même de celles dont il n’était pas amoureux : il demeurait tous les jours chez la reine à l’heure du cercle, où tout ce qu’il y avait de plus beau et de mieux fait, de l’un et de l’autre sexe, ne manquait pas de se trouver.« 

*

12- Le dernier jour d’un condamné de Victor Hugo

Le plus engagé

le-dernier-jour-d-un-condamne-48615« Bicêtre,

Condamné à mort !

Voilà cinq semaines que j’habite avec cette pensée, toujours seul avec elle, toujours glacé de sa présence, toujours courbé sous son poids !

Autrefois, car il me semble qu’il y a plutôt des années que des semaines, j’étais un homme comme un autre homme. Chaque jour, chaque heure, chaque minute avait son idée. Mon esprit, jeune et riche, était plein de fantaisies. Il s’amusait à me dérouler les unes après les autres, sans ordre et sans fin, brodant d’inépuisables arabesques cette rude et mince étoffe de la vie. C’étaient des jeunes filles, de splendides chapes d’évêque, des batailles gagnées, des théâtres pleins de bruit et de lumière, et puis encore des jeunes filles et de sombres promenades la nuit sous les larges bras des marronniers. C’était toujours fête dans mon imagination. Je pouvais penser à ce que je voulais, j’étais libre.

Maintenant je suis captif. Mon corps est aux fers dans un cachot, mon esprit est en prison dans une idée. Une horrible, une sanglante, une implacable idée ! Je n’ai plus qu’une pensée, qu’une conviction, qu’une certitude : condamné à mort ! »

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13- Le Père Goriot de Honoré de Balzac

Le plus descriptif

le-pere-goriot-3690-250-400« Madame Vauquer, née de Conflans, est une vieille femme qui, depuis quarante ans, tient à Paris une pension bourgeoise établie rue Neuve-Sainte-Geneviève, entre le quartier latin et le faubourg Saint-Marceau. Cette pension, connue sous le nom de la Maison-Vauquer, admet également des hommes et des femmes, des jeunes gens et des vieillards, sans que jamais la médisance ait attaqué les mœurs de ce respectable établissement. Mais aussi depuis trente ans ne s’y était-il jamais vu de jeune personne, et pour qu’un jeune homme y demeure, sa famille doit-elle lui faire une bien maigre pension. Néanmoins, en 1819, époque à laquelle ce drame commence, il s’y trouvait une pauvre jeune fille. En quelque discrédit que soit tombé le mot drame par la manière abusive et tortionnaire dont il a été prodigué dans ces temps de douloureuse littérature, il est nécessaire de l’employer ici : non que cette histoire soit dramatique dans le sens vrai du mot ; mais, l’oeuvre accomplie, peut-être aura-t-on versé quelques larmes intra muros et extra. Sera-t-elle comprise au-delà de Paris? le doute est permis. Les particularités de cette scène pleine d’observations et de couleurs locales ne peuvent être appréciées qu’entre les buttes de Montmartre et les hauteurs de Montrouge, dans cette illustre vallée de plâtras incessamment près de tomber et de ruisseaux noirs de boue ; vallée remplie de souffrances réelles, de joies souvent fausses, et si terriblement agitée qu’il faut je ne sais quoi d’exorbitant pour y produire une sensation de quelque durée. Cependant il s’y rencontre çà et là des douleurs que l’agglomération des vices et des vertus rend grandes et solennelles : à leur aspect, les égoïsmes, les intérêts, s’arrêtent et s’apitoient ; mais l’impression qu’ils en reçoivent est comme un fruit savoureux promptement dévoré. Le char de la civilisation, semblable à celui de l’idole de Jaggernat, à peine retardé par un cœur moins facile à broyer que les autres et qui enraie sa roue, l’a brisé bientôt et continue sa marche glorieuse. Ainsi ferez-vous, vous qui tenez ce livre d’une main blanche, vous qui vous enfoncez dans un moelleux fauteuil en vous disant: Peut-être ceci va-t-il m’amuser. Après avoir lu les secrètes infortunes du père Goriot, vous dînerez avec appétit en mettant votre insensibilité sur le compte de l’auteur, en le taxant d’exagération, en l’accusant de poésie. Ah! sachez-le: ce drame n’est ni une fiction, ni un roman. All is true, il est si véritable, que chacun peut en reconnaître les éléments chez soi, dans son cœur peut-être. »

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14- Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry

Le plus imagé

le-petit-prince-2912522« Lorsque j’avais six ans j’ai vu, une fois, une magnifique image, dans un livre sur la Forêt Vierge qui s’appelait « Histoires Vécues ».  Ça représentait un serpent boa qui avalait un fauve.  Voilà la copie du dessin…

On disait dans le livre: « Les serpents boas avalent leur proie tout entière, sans la mâcher.  Ensuite ils ne peuvent plus bouger et ils dorment pendant les six mois de leur digestion ».  J’ai alors beaucoup réfléchi sur les aventures de la jungle et, à mon tour, j’ai réussi, avec un crayon de couleur, à tracer mon premier dessin.  Mon dessin numéro 1.  Il était comme ça…

J’ai montré mon chef d’œuvre aux grandes personnes et je leur ai demandé si mon dessin leur faisait peur.  Elles m’ont répondu: « Pourquoi un chapeau ferait-il peur? « Mon dessin ne représentait pas un chapeau.  Il représentait un serpent boa qui digérait un éléphant.  J’ai alors dessiné l’intérieur du serpent boa, afin que les grandes personnes puissent comprendre.  Elles ont toujours besoin d’explications.  Mon dessin numéro 2 était comme ça…

Les grandes personnes m’ont conseillé de laisser de côté les dessins de serpents boas ouverts ou fermés, et de m’intéresser plutôt à la géographie, à l’histoire, au calcul et à la grammaire.  C’est ainsi que j’ai abandonné, à l’âge de six ans, une magnifique carrière de peinture.  J’avais été découragé par l’insuccès de mon dessin numéro 1 et de mon dessin numéro 2.  Les grandes personnes ne comprennent jamais rien toutes seules, et c’est fatigant, pour les enfants, de toujours leur donner des explications.

J’ai donc dû choisir un autre métier et j’ai appris à piloter des avions.  J’ai volé un peu partout dans le monde.  Et la géographie, c’est exact, m’a beaucoup servi.  Je savais reconnaître, du premier coup d’œil, la Chine de l’Arizona.  C’est utile, si l’on est égaré pendant la nuit.

Quand j’en rencontrais une qui me paraissait un peu lucide, je faisais l’expérience sur elle de mon dessin no. 1 que j’ai toujours conservé.  Je voulais savoir si elle était vraiment compréhensive.  Mais toujours elle me répondait: « C’est un chapeau.  » Alors je ne lui parlais ni de serpents boas, ni de forêts vierges, ni d’étoiles.  Je me mettais à sa portée.  Je lui parlais de bridge, de golf, de politique et de cravates.  Et la grande personne était bien contente de connaître un homme aussi raisonnable. »

*

15- Candide de Voltaire

Le plus mordant

candide-ou-l-optimisme-4276802-250-400« Il y avait en Westphalie, dans le château de M. le baron de Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les moeurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le jugement assez droit, avec l’esprit le plus simple ; c’est, je crois, pour cette raison qu’on le nommait Candide. Les anciens domestiques de la maison soupçonnaient qu’il était fils de la soeur de monsieur le baron et d’un bon et honnête gentilhomme du voisinage, que cette demoiselle ne voulut jamais épouser parce qu’il n’avait pu prouver que soixante et onze quartiers, et que le reste de son arbre généalogique avait été perdu par l’injure du temps.

Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la Westphalie, car son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande salle même était ornée d’une tapisserie. Tous les chiens de ses basses-cours composaient une meute dans le besoin ; ses palefreniers étaient ses piqueurs ; le vicaire du village était son grand aumônier. Ils l’appelaient tous monseigneur, et ils riaient quand il faisait des contes.

Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres, s’attirait par là une très grande considération, et faisait les honneurs de la maison avec une dignité qui la rendait encore plus respectable. Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept ans, était haute en couleur, fraîche, grasse, appétissante. Le fils du baron paraissait en tout digne de son père. Le précepteur Pangloss était l’oracle de la maison, et le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la bonne foi de son âge et de son caractère.

Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des châteaux et madame la meilleure des baronnes possibles. »

Et vous, quel est votre début de livre préféré ?

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A propos de Cecilia Sanchez 290 Articles
Cecilia est chargée de communication et rédactrice chez Booknode

9 Comments

  1. « C’est une vérité universellement reconnue qu’un célibataire pourvu d’une belle fortune doit être en quête d’une épouse.
    Si secrets que puissent être les sentiments ou les visées d’un homme lorsqu’il s’installe quelque part, cette vérité est tellement ancrée dans l’esprit des familles des environs qu’elles voient en lui la propriété légitime de l’une ou l’autre de leurs filles. »

    Orgueil et préjugés, Jane Austen

  2. Celui de l’amant de Marguerite Duras, j’adore sa plume depuis longtemps et le début de l’amant est particulièrement rempli d’émotions.

  3. Anna Karénine m’avait marquée, par cette première phrase, et ne m’a plus lâché, tout comme Le Petit Prince. Et j’ai maintenant envie de lire L’Amant de Marguerite Duras.
    Les débuts de livre les plus marquants à mes yeux resteront toutefois les début de Le Faire Ou Mourir(Claire-Lise Marguier) et de Man (Kim Thuy), qui trottent depuis des années quelque part dans un coin de ma tête :
    Le Faire ou Mourir
    « Damine Decarolis, c’est comme ça que je m’appelle. C’est le prénom qu’on m’a donné à la naissance, celui inscrit sur les registres et les listes d’appel depuis que j’ai l’âge d’aller à l’école. Mais on m’appelle presque jamais comme ça. On a très vite tranché. Dam. Il reste plus qu’un tout petit bout de moi dans mon nom. Dam DeCaro. C’est drôle, non ? J’ai eu seize ans hier. C’était irrémédiable, à moins que je me sois pendu le matin, c’était la seule chose qui pouvait arriver. S’il fallait résumer ma vie à un seul mot, peut-être que mon nom suffirait pour tout dire. Un garçon avec le nom d’une reine de jeu de cartes. »

    Man
    « Maman et moi, nous ne nous ressemblons pas. Elle est petite, et moi je suis grande. Elle a le teint foncé, et moi j’ai la peau des poupées françaises. Elle a un trou dans le mollet, et moi j’ai un trou dans le coeur. »

  4. Je suis tout à fait d’accord pour le début de Le Faire ou Mourir ! C’est un des textes qui aura le plus marqué mon adolescence …

  5. Je n’oublierais pas de sitôt les premières pages du « Père Goriot », sans doute le début le plus agaçant qu’il m’ait été donné de lire avant de découvrir un très bon roman.
    Celui de « Anna Karénine » a le mérite de plonger dès les premiers mots le lecteur dans l’histoire, et là on peut dire que Tolstoï a fait mouche.
    La tirade philosophique de Sganarelle laisse un peu durer le suspense, en attendant le moment où le valet dira tout haut ce qu’il pense de son maître, séducteur invétéré, le célèbre Dom Juan.
    Rousseau annonce d’ores et déjà la couleur au commencement de ses fameuses « Confessions ».
    Lolita, présentée dès les premières pages avec poésie, intrigue, fascine… Qu’est-ce qui se cache derrière ce prénom ?
    Proust, avec cette simple phrase « Longtemps, je me suis couché de bonne heure », amorce son autobiographie, la recherche du temps perdu.

    Je pense aussi à « l’Assommoir », dont le début dépeint la misère de Gervaise, économique mais aussi sentimentale, annonciatrice de l’histoire :

    « Gervaise avait attendu Lantier jusqu’à deux heures du matin. Puis, toute frissonnante d’être restée en camisole à l’air vif de la fenêtre, elle s’était assoupie, jetée en travers du lit, fiévreuse, les joues trempées de larmes. Depuis huit jours, au sortir du Veau à deux têtes, où ils mangeaient, il l’envoyait se coucher avec les enfants et ne reparaissait que tard dans la nuit, en racontant qu’il cherchait du travail. Ce soir-là, pendant qu’elle guettait son retour, elle croyait l’avoir vu entrer au bal du Grand-Balcon, dont les dix fenêtres flambantes éclairaient d’une nappe d’incendie la coulée noire des boulevards extérieurs ; et, derrière lui, elle avait aperçu la petite Adèle, une brunisseuse qui dînait à leur restaurant, marchant à cinq ou six pas, les mains ballantes, comme si elle venait de lui quitter le bras pour ne pas passer ensemble sous la clarté crue des globes de la porte.
    Quand Gervaise s’éveilla, vers cinq heures, raidie, les reins brisés, elle éclata en sanglots. Lantier n’était pas rentré. Pour la première fois, il découchait. Elle resta assise au bord du lit, sous le lambeau de perse déteinte qui tombait de la flèche attachée au plafond par une ficelle. Et, lentement, de ses yeux voilés de larmes, elle faisait le tour de la misérable chambre garnie, meublée d’une commode de noyer dont un tiroir manquait, de trois chaises de paille et d’une petite table graisseuse, sur laquelle traînait un pot à eau ébréché. On avait ajouté, pour les enfants, un lit de fer qui barrait la commode et emplissait les deux tiers de la pièce. La malle de Gervaise et de Lantier, grande ouverte dans un coin, montrait ses flancs vides, un vieux chapeau d’homme tout au fond, enfoui sous des chemises et des chaussettes sales ; tandis que, le long des murs, sur le dossier des meubles, pendaient un châle troué, un pantalon mangé par la boue, les dernières nippes dont les marchands d’habits ne voulaient pas. Au milieu de la cheminée, entre deux flambeaux de zinc dépareillés, il y avait un paquet de reconnaissances du Mont-de-Piété, d’un rose tendre. C’était la belle chambre de l’hôtel, la chambre du premier, qui donnait sur le boulevard. »

    Bref, bel article, qui nous rappelle le commencement de merveilleux romans.

  6. Quelle édition de La Princesse de Clèves débute par le portrait de Mlle de Chartres ? J’ai toujours vu ce roman avec pour première phrase : « La magnificence et la galanterie n’ont jamais paru en France avec tant d’éclat que dans les dernières années du règne de Henri second. ».
    Il me semble que « Il parut alors une beauté à la cour, qui attira les yeux de tout le monde, et l’on doit croire que c’était une beauté parfaite, puisqu’elle donna de l’admiration dans un lieu où l’on était si accoutumé à voir de belles personnes. » n’arrive qu’à la huitième, peut-être neuvième page du roman.
    Est-ce une nouvelle édition raccourcie ?

  7. Comme Aryana, l’incipit de Le Faire ou Mourir est un de mes préférés.
    Sinon, l’incipit que je trouve le plus pathétique (au sens premier) est sûrement celui de Bord de mer de Véronique Olmi :
    « On avait pris le car, le dernier car du soir, pour que personne nous voie. Avant de partir les enfants avaient goûté, j’ai remarqué qu’ils finissaient pas le pot de confiture et j’ai pensé que cette confiture allait rester pour rien, c’était dommage, mais je leur avais appris à pas gâcher et à penser aux lendemains.
    Partir avec le car ils étaient heureux je crois, un peu inquiets aussi parce que je leur avait rien expliqué. J’avais prévu les blousons pour la pluie, il pleut souvent au bord de la mer – ça quand même je leur avais dit qu’ils allaient découvrir la mer.
    C’est Kevin, le petit, qui était le plus content, le plus curieux en tout cas. Stan, lui, me jetait des coups d’œil soucieux comme quand je reste assise dans la cuisine et qu’il me guette et qu’il croit que je le voit pas, en pyjamas et pieds nus, j’ai même pas la force de lui dire Reste pas pieds nus Stan, oui, des fois je reste assise des heures dans la cuisine et je me fous de tout. »
    Sinon j’adore le début denla pièce Ma chambre froide de Joël Pommerat.
    Narratrice : Ça va pas être simple de r’tracer cette histoire et tous ces évènements, mais j’vais essayer quand même. J’vais faire tout c’que j’peux. C’que j’aurais envie de dire pour débuter, pour démarrer c’est qu’dans la vie, tout est fiction. J’sais pas mieux dire, oui. Tout est fiction. Avec le r’cul, c’est pas facile de s’y r’trouver dans la masse de réalités. Pour m’aider à avancer justement, j’vais avoir recours à ma mémoire mais aussi à un carnet qu’une femme qui s’appelle Estelle a laissé derrière elle et qu’j’ai gardé avec moi, chez moi. Depuis dix ans, cette femme a disparu et personne n’a plus jamais eu de ses nouvelles. Dans ce carnet, Estelle raconte énormément de choses. Par exemple, c’qu’elle avait fait, ou plutôt c’qui lui était arrivé un jour lorsqu’elle était très jeune, et qu’elle aimait déjà avec passion le théâtre et les déguisements.

  8. J’adore l’entrée en matière d’Uglies:

    En ce début d’été, le ciel avait une couleur vomi de chat.
    « Bien sûr, » se dit Tally, « il faudrait gaver le chat de croquettes au saumon pendant un bout de temps avant d’obtenir ces teintes rosées. »

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